Symbiotes symphonies
D’après Frédéric Ducarme (Centre ESC au MNHN), la nature est - pour nous occidentaux- une sorte de puissance abstraite du réel. C’est un mot sens très large, peu stable, lié à une métaphore végétale de croissance. Quelle entité vivante peut-on qualifier de « naturelle » : le philodendron acheté au supermarché et issu d’une serre industrielle avec intrants chimiques, celui né d’une bouture de notre voisine ou bien encore celui poussant sur le tronc d’un arbre d’une forêt primaire en Amérique du Sud ?
Notre volonté de maitrise de la nature nous a éloigné en tant qu’humain des écosystèmes. La mise à distance nous a permis de considérer ces différents milieux « naturels » comme des ressources à exploiter, pour cultiver et extraire, sans considération des chaines trophiques. Ensuite, nous protégeons de petites zones dites « sauvages », choisies comme lieu privilégié de notre ressourcement, notre retour à cette « nature intacte » (wilderness).
Pourtant, nous sommes la nature, et nous sommes également un écosystème à par entière. Les microorganismes constituent les organismes les plus abondants, les plus divers et les plus essentiels au fonctionnement biologiques des individus comme des écosystèmes. Ces microorganismes vivent principalement sous forme de communautés complexes les microbiotes, entretenant avec leur hôte une relation à bénéfices mutuels ou symbiose pour atteindre un état d’équilibre. Depuis notre naissance, nous vivons en symbiose avec notre microbiote intestinal : un monde qui représente près de 50 000 milliards de bactéries soit environ 1 kg par individu. (source INRAe-santé globale). Nous sommes un microbionte.
Que serait alors un humain « plus vrai que nature » ? Quelle serait « notre nature vraie » ?
Ce serait un écosystème qui rentre en écoute, voire en dialogue avec les écosystèmes qui nous entourent via notre microbiote. Une manière simple de se sentir faire partie d’une chaine interdépendante.
Nous sommes composés en moyenne de 65% d’eau, et d’un autre côté nous détruisons de manière exponentielle les milieux d’eau douce : depuis 1950, entre 30 et 50% des mares ont disparu en France. Or, ces dernières sont des réservoirs de biodiversité et jouent un rôle crucial dans l'adaptation au changement climatique. Elles sont des lieux de refuge et de reproduction pour de nombreuses espèces, le plancton, complexe et fragile étant la base de la chaine trophique. Les systèmes d’eau douce de petite taille restent assez peu étudiés, alors qu’ils sont également primordiaux pour le stockage de carbone notamment.
La problématique artistique questionne l’idée des communs, de la résonance entre nos corps et les milieux où nous habitons. L’urgence écologique nous incite à travailler de concert pour que les citoyens et citoyennes prennent conscience des vies microscopiques, que l’on est de prime abord moins incité à chérir que les ours blancs ou les pandas. Nous nous attachons ici au phyto et zooplancton d’eau douce, dont certains organismes sont visible à l’œil nu ou avec une simple loupe grossissante.
L’installation envisagée propose des pièces à investir avec son corps, des sculptures où différents microbiotes cohabitent et résonnent en interaction : un environnement frémissant pour imaginer des fréquences communes, des endroits de communion, pour agir en symbionte.
Je me demande aujourd’hui quelles pourraient être les fréquences communes des microbiontes ? Pourrait-on en analyser les points communs ? Est-ce que les sons de notre corps d’humain pourraient activer le développement du plancton ? Est-ce que les sons diffusés changent le comportement du plancton ? Est-ce que les plantes ont un changement de croissance ou de couleur à proximité de ces sons ?
Symbiote symphonie est une installation où vit un écosystème de phyto et zooplancton, à écouter et voir, avec un dispositif d’écoute et de diffusion des sons que peuvent produire notre propre organisme, microbionte vivant et sonore également. Un partage de nos signes vitaux pour découvrir les relations résonantes qui pourraient s’activer entre nos microbiotes.
Un dispositif à échelle humaine pour s’intriquer, s’immerger dans ces rythmes et trouver un ajustement réciproque.
Hélène Courvoisier
A moins d’être importunés par un marteau-piqueur, nous oublions souvent que nous vivons dans un univers sonore, riche d’une multitude de sons d’origines diverses (bruit du vent, des voitures, chants des oiseaux, etc). Ces sons sont pourtant des indicateurs importants de la qualité de notre environnement.
Ludwig Jardillier